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Annecy : ville apaisée ou au bord de la crise de nerfs ?

Le 28 septembre 2023 par Cécile Boujet De Francesco

Tout le monde en rêve. Nos responsables politiques de tous bords ou presque ne jurent que par elle… Aujourd’hui, la ville apaisée est un, si ce n’est « le » sujet qui mobilise un nombre impressionnant de neurones. Mais de quoi parle-t-on au juste? Et à Annecy, comment voit-on les choses ? 

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Annecy Mobilité Gare © Lara Ketterer

Autant l’écrire tout de suite, la ville apaisée, au sens où on le lit et où on l’entend du matin au soir, n’a rien à voir avec le pays des Bisounours. La ville apaisée est plutôt une ville où l’on circule sans avoir envie de zigouiller nos semblables, ni même de leur hurler dessus, dans la version la plus civilisée. Et ce, quel que soit le mode de transport que nous utilisons. Et là, bingo ! N’en déplaise aux phobiques de la voiture individuelle, il s’agit bien de considérer TOUS les modes de déplacement : le vélo, les transports en communs (TC), la marche, la voiture, la trottinette, le bateau… À l’image d’un autre mantra qui a insidieusement pénétré notre cerveau, disons que c’est une autre forme de ville inclusive !

Et dans la vraie vie annécienne ? “Notre projet est basé sur le transport en commun, la marche et les vélos”, annonçait la Ville d’Annecy dans son bulletin municipal (mars/avril 2021). Sans jouer les mères pénibles : manquerait pas un p’tit mot dans la liste ? Trois mots plutôt… Un oubli peut-être ? Marion Lafarie, maire-adjointe à la voirie et au stationnement, expliquait, dans le même bulletin, qu’elle et ses collègues voulaient “apaiser la ville avec un maillage central et transversal de mobilités écologiques attractives (tram, bus, pistes cyclables, itinéraire piétons…) constitué d’itinéraires continus et sécurisés, pour couvrir tout le territoire”.

Ok donc pour les batteries électriques, mais exit la voiture !?

Des articulations… à dérouiller !

Parlons néanmoins multimodalité. Pour bien faire, cette « articulation » des différents modes de transports doit être fluide, efficace et accessible au plus grand nombre. Concrètement, les habitants doivent avoir à disposition une combinaison de parkings-relais (P+R), de Pôles d’échanges multimodaux (PEM), de lignes de bus (à haut niveau de service – BHNS – ou pas), de tram, de pistes cyclables, de cheminements piétons… qui permet de passer d’un mode à l’autre facilement (c’est tout l’intérêt de la multimodalité). 

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Une voie réservée aux bus, des bouchons à côté... © Néo Ketterer

Last but not least, quelle que soit la proposition (le mode seul ou la combinaison), il faut qu’elle réponde à un besoin. Horaires, fréquences, correspondances, arrêts, confort, rapidité… ces attendus des usagers sont les plus faciles à identifier et à contenter. Mais - la palissade en or -, un travailleur n’a pas les mêmes besoins, ni ne fait le même usage des transports qu’un scolaire, un senior (autonome ou pas) ou un touriste, ni le même timing…

Il faudra donc, tant qu’on y est, une contrepartie forte pour laisser la voiture au garage, celle de l’intérêt financier ou des bouchons sans fin ? (merci la contrepartie !)

Est-ce que ce sera suffisant pour convaincre les réfractaires à la notion de collectif ? Bref, comme le résume Jean-Luc Rigaut, ancien maire d’Annecy et ancien président de l’agglomération Grand Annecy, “la mobilité, c’est un compromis entre différents besoins, mais aussi entre des exigences individuelles et des solutions collectives”.

Et comme disait tante Denise : “en cuisine, il ne suffit pas d’avoir la recette et les ingrédients pour réussir le plat, il faut le coup de main !” Et c’est là que ça se complique.

Commençons par le B-A BA : une vision d’ensemble et une feuille de route. François Astorg, maire d’Annecy et vice-président de Grand Annecy en charge des Infrastructures et transports en commun, a les idées claires : “Mon objectif, c’est de développer les multimodalités, d’être dans une logique de mobilité, pas d’équipement, ni de véhicule, et de faciliter la vie [des habitants] au quotidien.”

Son collègue Denis Duperthuy, conseiller municipal et vice-président de l’Agglo en charge des finances, n’est pas convaincu : “Le problème, c’est qu’on ne connaît pas la ligne directrice (on imagine qu’elle existe, enfin… on le souhaite très fort…). Avec Annecy 2050, on réfléchit à ce qui va se passer dans 20 ans, OK, mais ce qui se passe aujourd’hui, on n’en sait rien !!”. Et côté Agglo ? “Ça fait depuis le début du mandat que je demande une feuille de route et une priorisation”, déplore-t-il.

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La conscience collective
face aux contraintes…

Carton rouge, m’sieur l’arbitre ! Sans compter que la feuille de route doit être partagée par les élus d’une même collectivité, mais aussi par tous les acteurs de la mobilité. Et en France, ça veut dire toutes les collectivités : “Aujourd’hui, les transports collectifs sont organisés à 3 niveaux, simplifie Jean-Luc Rigaut. Les transports ferrés nationaux, c’est la SNCF (donc l’État) ; les transports ferrés régionaux – les TER – c’est la Région ; les bus et les cars, c’est pour les intercommunalités. Mais il ne faut pas oublier le Département, qui est en charge des routes, donc des aménagements routiers, cyclables et piétons, ni les communes qui «gèrent» la voirie, donc des aménagements routiers, cyclables et piétons aussi…” Et de glisser au passage que si l’on veut avoir le soutien des plus gros pour financer les projets, il faut, a minima, des propositions cohérentes.

On mettra de côté les convictions politiques divergentes qui font qu’un projet peut être modifié, voire abandonné (extension du parking Préfecture, parking de Pré Billy à Pringy) au lendemain d’élections, c’est de bonne guerre ! ; ou prendre du retard quand, dans une majorité, ses membres se mettent des bâtons dans les roues (TCSPI par ex). Un sport local parfaitement maitrisé !!

Autre acteur de la mobilité, et pas des moindres : les usagers, donc les habitants, nous, en somme. “J’ai toujours préféré faire appel à la conscience collective, plutôt que de trop contraindre, confie Jean-Luc Rigaut. Chacun doit faire un effort pour décarboner le transport: moins prendre sa voiture, faire du vélo, de la marche à pied, prendre les transports en commun, utiliser des transports électriques… Mais on n’enlèvera jamais l’usage de la voiture individuelle, ni même de l’outil de déplacement individuel pour désengorger. C’est un facteur d’autonomie et de liberté incroyable. Même avec des voitures propres, même si on sait que ce n’est pas possible à l’infini, il faut garder des infrastructures. La mobilité, chacun doit se l’approprier et en devenir un peu responsable. Ça impose de la citoyenneté.”

Pour une fois, l’ancien maire et son successeur sont d’accord : “Pour avoir une ville apaisée, il faut aussi que la population se responsabilise parce qu’on ne peut pas tout attendre des pouvoirs publics, confirme François Astorg. Une ville apaisée, c’est une ville où les gens s’impliquent et où on s’inscrit dans des logiques de concertation. On passe pour des gens qui veulent retirer les voitures pour mettre des vélos, ce n’est pas ça l’objet, je le répète…”. On ne peut qu’en conclure qu’il y a de la friture sur la ligne qui le relie à ses concitoyens. Une friture d’autant plus « dense » que la Ville précise vouloir « limiter les déplacements en voiture en ville de moitié d’ici 10 ans » !

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Des finances
et une volonté politique
à la hauteur

Enfin, tapis dans l’ombre, le prérequis par excellence : les sous ! Là, il faut dire que l’Agglo a dû faire avec un sacré caillou dans sa chaussure ! Le montant du Versement Mobilité (VM), la taxe prélevée sur les entreprises locales, qui est l’un des principaux financements du transport collectif, a été bloqué jusqu’en 2018 par des élus qui ne voulaient entendre parler ni de transport en commun ni de taxation du monde économique.

Quand on sait que la vente des titres de transports ne finance que le tiers du budget de la Sibra, on comprend pourquoi le réseau a accumulé du retard. Et pourquoi la gratuité des bus n’est qu’une fausse bonne idée. “Une [nouvelle] discussion sur le VM me paraît inévitable”, anticipe Denis Duperthuy qui aimerait aussi que le budget des parkings municipaux, au lieu de servir à faire des études, que l’Agglo fait par ailleurs, soit reversé à l’intercommunalité pour financer les transports en commun ou Vélonecy (location de vélos courte et longue durée). “Aujourd’hui, on a plus de 3 M€ d’excédent par an, alors qu’à côté, on a tant de choses à faire…”, regrette-t-il.

Allez, un p’tit dernier pour la route ? Déplacements, logement, environnement, mais aussi économie et géographie d’un territoire, tous sont imbriqués. “On ne peut pas parler de mobilité, sans avoir une vision haute de l’aménagement de la ville, confirme François Astorg. Il faut arrêter de penser qu’on va mettre des entreprises à l’extérieur de la ville, prendre la voiture et développer des transports pour y aller. Il faut remettre de l’économie (commerçants, artisans, services… ndlr) en ville. La meilleure mobilité, c’est quand les gens ne se déplacent pas ! Il faut aussi qu’on change l’organisation de la ville où quasiment tout est centralisé autour du lac et de la vieille ville, mieux répartir les axes où les gens peuvent travailler, habiter…” D’où le concept de la « ville du quart d’heure ».

“La mobilité est un facteur d’aménagement des territoires, puisqu’on concentre des logements autour d’une gare ou d’une voie de transports en commun lourds…”, décrypte Jean-Luc Rigaut qui, comme des élus en charge de la mise en œuvre du Schéma de cohérence territoriale du bassin annécien (Scot), ne croit pas à cette version de la ville du quart d’heure. “C’est un concept qui ne marche pas à long terme. On ne peut pas empêcher les gens d’aller vivre là où ils veulent. Au-delà d’un principe, c’est une réalité.”

Plus qu’une série de compromis, la mobilité est un difficile « équilibre compromis ».

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© CBDF

Un nouveau plan
de circulation pour 2025

Ce qui crée les embouteillages à Annecy, ce sont les raccourcis que les gens prennent pour traverser la ville et le mix ronds-points/feux rouges”, explique François Astorg qui dit plancher sur des espaces de transit et des contournements : “C’est typiquement ce qu’on fait rue de la Paix”.

Dans les tuyaux, un nouveau plan de circulation pour 2024-25. “On travaille avec des services compétents et des cabinets extérieurs”, poursuit-il. “On analyse des modèles qui se font dans d’autres villes. Je suis d’accord, parfois, ce n’est pas parfait. Dans ces cas-là, on a la capacité de changer, ça nous arrive. C’est d’une telle complexité qu’on est obligé de faire des expérimentations. Ça prend du temps parce qu’il faut aussi prendre en compte les transports en commun…” C’est-à-dire : le projet de l’Agglo ! 

Le plan de circulation doit évidemment aller de pair avec le TCSPI”, martèle Denis Duperthuy. “Là, c’est très compliqué, car il y a des discussions « techniques » entre les services, et politiquement, c’est le bazar !! La Ville d’Annecy n’est pas prête et l’Agglo a envie d’avancer quand même. Annecy 2050 mentionne des ceintures et zones de promenade vertes qui sont bien loin des schémas pensés par l’Agglo...” 

Et c’est là qu’on se demande si, finalement, la Ville et l’Agglo aux mains d’une même personne, ce n’est pas moins chaotique…

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© CBDF